Peut-on concilier foresterie et climat?
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Spécialiste sur la dynamique du carbone forestier
L’industrie forestière figure parmi les importants émetteurs de carbone au pays. En effet, la récolte de bois diminue le stock de carbone dans la végétation et les sols forestiers et en fin de vie, les produits du bois finissent au dépotoir ou à l’incinérateur là où ils relâchent le carbone vers l’atmosphère. Cependant, le secteur forestier constitue un secteur clé dans l’économie de plusieurs régions au Québec. Le bois peut aussi offrir une alternative aux matériaux très énergivores à condition qu’il remplace de manière effective les matériaux à forte empreinte carbone. Existe-t-il alors une façon d’aménager la forêt pour une mitigation réelle des émissions de gaz à effet de serre? Pour que le bois puisse être ce matériau « vert » dont on vante la vertu? Ce texte présente une synthèse de la littérature scientifique répondant à ces questions.
Objectifs d’une foresterie optimisée pour le carbone
Les recherches académiques proposent plusieurs pistes pour une foresterie plus soucieuse du carbone, qui concilie productivité et climat. Elles oscillent autour de trois objectifs principaux : (i) maintenir le stock de carbone en place, tout en limitant les émissions liées aux opérations sylvicoles; (ii) optimiser les produits du bois, et (iii) augmenter la résilience des forêts aux changements climatiques.
Maintenir le stock de carbone et réduire les émissions
Selon la science la plus à jour, maximiser le stock de carbone en forêt c’est conserver autant que possible la biomasse vivante (via les arbres), le bois mort et le carbone du sol. Pour cela, il faut protéger plus de vieilles forêts en les excluant des calculs de possibilité forestière1. Il faut également réduire l’intensité des récoltes, notamment via les coupes partielles plutôt que les coupes totales2,3,4 et allonger les rotations – période entre deux récoltes – au-delà de 50 ans pour ces coupes partielles, pour permettre à la forêt d’atteindre sa capacité maximale de captation de carbone5,6 et accumuler du bois mort au sol7.
En parallèle, il faut limiter les émissions liées aux opérations sylvicoles. Certaines interventions au sol, comme le scarifiage peuvent accélérer la décomposition de la matière organique et favoriser les pertes de carbone8,9,10. Ces pratiques ne devraient donc pas être systématiques, mais réservées aux sites où les bénéfices pour la régénération sont les plus élevés, tout en évitant les sols sensibles à la perte de carbone organique tels que les sols organiques et moins bien drainés 11,12. De plus, même sans préparation mécanique du terrain, les coupes perturbant la structure du sol peuvent aussi augmenter le lessivage du carbone organique dissous vers les cours d’eau, contribuant à une libération plus rapide du carbone dans l’atmosphère13. Enfin, après la coupe, il vaut mieux éviter de ramasser tous les résidus (branches, souches, cimes) car ils servent à réenrichir le sol, contribuent au cycle naturel des nutriments et maintiennent le pH du sol7.
Optimiser les produits du bois
La façon dont le bois récolté est utilisé influence fortement l’empreinte carbone du secteur forestier. Lorsqu’il est transformé majoritairement en produits à courte durée de vie (papiers, carton, etc), le carbone retourne rapidement dans l’atmosphère. À l’inverse, favoriser les produits à plus longue durée de vie (construction, mobiliers, etc) peut réduire de 10 à 20% les émissions nettes du secteur forestier au Québec 14,15. Cela implique de produire du bois plus gros et de meilleure qualité en laissant les arbres croître plus longtemps. Plus important encore, il faut augmenter la durabilité et la circularité des produits (réemploi, recyclage, valorisation en fin de vie)16 pour prolonger la période de stockage du carbone.
Augmenter la résilience des forêts aux changements climatiques
Pour que les forêts continuent leur rôle dans la mitigation des émissions de GES, il faut renforcer leur résilience face aux extrêmes climatiques et aux perturbations naturelles, de plus en plus fréquentes et intenses. Maintenir la diversité – des essences, des âges et des structures – est l’une des meilleures stratégies17,18. Elle doit toutefois s’exprimer à plusieurs échelles : à l’échelle du paysage, une mosaïque de peuplements variés – certains jeunes, d’autres matures, composés d’espèces différentes – rend l’ensemble du territoire plus stable; à l’échelle du peuplement, des mélanges d’espèces complémentaires limitent les pertes de croissance lors des stress climatiques. En effet, chaque espèce réagit différemment à la sécheresse, au feu, au gel, aux insectes ou aux maladies. Si une seule espèce domine, une perturbation spécifique (ex. épidémie de tordeuse des bourgeons) peut ravager tout le massif forestier. En revanche, une forêt diversifiée maintient sa croissance et son rôle de puits de carbone même après perturbation19. Avec les feux plus fréquents et plus intenses, conserver davantage de forêts matures et d’îlots de rétention bien répartis permettraient de garantir des sources de graines après feu et favoriseraient la régénération naturelle20,21. Cette hétérogénéité offre aussi une mosaïque d’ombre et d’humidité protégeant le sol, offrant ainsi une meilleure résistance aux vagues de chaleurs et aux sécheresses prolongées22.
Conclusion
En somme, la forêt québécoise peut être un allié contre les changements climatiques mais il faut l’aménager avec soin et lui laisser le temps de prendre son souffle. Il faut penser au-delà de la production de bois et intégrer la science du carbone dans les décisions d’aménagement : garder plus d’arbres matures en forêt, éviter les pratiques intensives, renforcer la résilience aux perturbations naturelles et prolonger la vie des produits du bois. Voilà des pistes de solutions concrètes pour une réforme du régime forestier garant d’un avenir prometteur pour nos forêts et les communautés qui en dépendent.
Références
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Les souhaits de l’équipe de la SNAP Québec pour 2026

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